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De Fernand Séverin (07/08/1908)
Mon cher Daxhelet,
Excuse-moi de ne pas t'avoir écrit plus tôt.
Je sors à peine des ennuis et de l'embarras d'une installation
qui a été particulièrement laborieuse et accidentée.
Toute correspondance, tout travail aura été forcément
retardé ou différé.
Je puis enfin te fournir les renseignements promis au sujet de mon œuvre
poétique, dont tu veux bien t'occuper. D'abord tu sauras que je
renie tous les poèmes de mes débuts qui n'ont pas été
repris dans le vol. publié par le Mercure; je dirai même
plus : je renie tous les poèmes antérieurs à 1892,
c'est-à-dire en somme le Don d'Enfance, avec Le Lys. Si j'ai repris
un certain nombre de pièces écrites avant 1892, c'est uniquement
pour faire nombre, pour corser(???) le volume, et je m'en repens un peu.
Dans le nombre, il n'y en a guère que cinq ou six qui me satisfassent
à (???) fois : Le Rendez-vous, Le Don des Lys, l'Aveu trop tendre,
Lettre à Horatio, Les Noces ingénues.
Ces pièces ne sont pas trop mal, pour l'âge que j'avais alors.
Quant aux autres, je les trouve mièvres, malsaines, souvent affectées,
et je ne puis plus les souffrir.
A partir d'Un Chant dans l'ombre, ça va mieux. Ce n'est pas encore
là que se trouvent mes pièces les moins imparfaites, et
il faudrait plutôt les chercher dans la Solitude heureuse... Mais
c'est là, je crois, que tous mes vers inspirés, si j'en
ai jamais fait de tels.
Quand je relis maintenant l'Ombre heureuse, Jardin hanté, La vie
en songe, Les divines passantes, au pays du calme, Les Mangeurs de lotus,
La Bienvenue, je vois bien en quoi ces pièces laissent à
désirer; mais je vois bien aussi qu'elles représentent un
moment de spontanéité heureuse et personnelle qui ne se
renouvelle guère. Et puis il y a encore Eglogue, dont j'aime la
fraîcheur et la volupté juvénile, malgré pas
mal de maladresses. Il y a la Chanson douce, qui est moins sensuelle et
plus tendre, mais que je trouve maintenant un peu fade. Je crois avoir
mis plus de force et de passion dans Un soir d'été; et il
y a plus de correction, de mesure, d'eurythmie dans l' Epitaphe d'un poète
mort jeune, et dans Nature, celui de mes poèmes que Charles van
Lerberghe préférait. J'ai longtemps partagé cette
préférence. Il le semblait qu'en une telle pièce,
d'inspiration naturiste et même panthéiste, j'avais entièrement
dépouillé la mièvrerie et la langueur de mes débuts.
Il me semblait y avoir trouvé enfin une forme plus sereine, plus
ferme, plus classique. Je me trompais peut-être... Mais je suis
revenu plusieurs fois, dans la suite, à cette veine, que j'aimais.
Si je ne cite pas les autres pièces qui comparent(???) un Chant
dans l'ombre, ce n'est pas que je les condamne; mais elles me paraissent
plus inégales comme réalisation, et d'une inspiration plus
intermittente. Il y en a cependant, dans le nombre, qui correspondent
à tels moments pathétiques ou décisifs de ma jeunesse.
Deux ou trois fois j'évoque la figure de mon cher van Lerberghe.
Si ces poèmes-là ne sont pas beaux, c'est que, décidément,
le sentiment n'est pas tout en poésie. Nous le savons du reste,
d'ailleurs.
Les Matins angéliques... Ce n'est pas du tout mon recueil préféré,
malgré sa grande sincérité. Il y a trop de Verlaine
là-dedans. (De même qu'il y a peut-être trop de van
Lerberghe dans Un Chant dans l'ombre ?...) C'est moins fier, moins sain,
moins serein... mais tout de même, je ne sacrifierais pas volontiers
La Maison élue, Un Simple, ni surtout Amour (malgré bien
des gaucheries) et je crois que L'Angélique adieu est du nombre
de mes pages les plus réussies. C'est un poème assez subtil,
à la fois vague et lumineux où l'influence de van Lerberghe
est indéniable; je crois qu'il ne peut que gagner à être
étudié d'un peu près.
Ensuite il y a, toujours dans les Matins angéliques, quelques pièces
que j'aime parce que le sentiment m'en paraît pur (sans être
bien profond) et la forme élégante et nette (avec un peu
de sécheresse, peut-être ?); telles sont Carissimae, L'Ombre
gardienne, La Venue. Mais j'aime mieux L'Enfant prodigue et L'Humble espoir,
qui sont de ma dernière manière, indubitablement(???) la
moins imparfaite, et où règne, il me semble, un sentiment
sincère.
Je crois bien que je donnerais tout ce dont je viens de parler pour le
seul recueil de La Solitude heureuse. Il est bien imparfait encore, je
m'en rends compte, mais il est parfois ce qu'il devait être, étant
de mon tempérament, et je ne pourrais guère faire mieux,
étant ce que j'étais. Tu m'entends assez pour démêler,
dans cette déclaration(???), ce qu'elle contient de modestie en
même temps que de fierté. A coup sûr ce recueil représente
un grand effort, de longues heures de méditation et de recueillement,
un sincère respect de mon art, du lecteur, de moi-même; et
je crois qu'on ne lui a pas accordé, lors de son apparition, toute
l'attention qu'il méritait.
Ce recueil est le mois inégal que j'ai publié, bien que
tout m'y soit pas d'égale valeur, il est à peine besoin
de le dire. L'art y est plus conscient, plus réfléchi, plus
volontaire, je crois; j'y mets mieux ce que je veux dire et m'abandonne
moins au hasard. Le sentiment est peut-être moins vif que dans Un
chant dans l'ombre, quoiqu'il me paraisse assez intense dans Le Don nuptial,
La Joie suprême, Consolatrix, La Plainte d'une amante, Les Iles(???)
en pleurs, (???), Le Portrait. Au reste tous les poèmes, ou peu
s'en faut, ex. Le Portrait, Joie suprême, Main bénie, de
ce recueil, me sont chers, soit parce qu'ils sont absolument sincères,
soit parce qu'ils me paraissent particulièrement bien venus, soit
parce qu'ils m'ont coûté beaucoup de peine, tout simplement.
Quatre ou cinq seulement me sont indifférents. (Ex. Nox, Tu ne
sais pas quel mal... Eléonore (???)... etc)
Enfin l'esprit de ces poèmes me plaît maintenant, tout particulièrement.
Ils célèbrent le silence, la solitude, le recueillement;
ils sont naturistes, panthéistes, et même, vers la fin, optimistes.
Il n'y a rien en eux, je crois, qui ne soit sain et fort, ni que je doive
désavouer.
Tu dois trouver que je commence à me vanter. C'est possible. Mais
je parle de ce que j'ai voulu faire, plus encore que de ce que j'ai fait.
Et puis, je le répète, il y a dans ce volume maintes pages
qui sont ce qu'elles pouvaient être, étant donné mes
moyens. J'ai bien fait ce que j'ai pu.
As-tu besoin d'autres renseignements ? Si je ne me trompe, tu me demandais
de te signaler les meilleures études qui m'ont été
consacrées.
Hélas ! tout cela esr au fond d'une caisse, au fond d'une des douze
caisses qui contiennent mes livres. Et l'on ne pourra guère les
déballés que dans une dizaine de jours, quand la maison
sera à peu près en ordre. Si tu as besoin d'informations
complémentaires, écris-moi un mot. Je t'écrirai dès
que cela me sera possible.
Il me reste à te remercier encore de l'honneur et du plaisir que
tu me fais en me mettant vau nombre des meilleurs poètes de chez
nous. J'aurai grand plaisir à lire l'étude, ou le compte
rendu de la conférence, que tu me consacreras. Je connais ta pénétration
et ta conscience de critique et je n'ai qu'à me féliciter
de ce que tu veux bien les appliquer à l'étude de mon œuvre.
Crois-moi, mon cher Daxhelet, bien cordialement à toi.
Fernand Séverin
P.S. Cette lettre a été écrite au seul endroit où
il fût possible de poser mon papier et mon encrier, sur le rebord
d'une fenêtre.
Il y paraît. Excuse-moi.
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