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Épopée de Jean-Louis Goossens

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Du petit scout au mitrailleur sur bombardier
Epopée d'un adolescent épris de patriotisme

 

Hesbignon d'adoption,
Monsieur GOOSSENS
raconte aux hesbignons.

 

Au 10 mai 1940, lors de la déclaration de guerre, Goossens Jean-Louis n'a que 16 ans, il habite Uccle, est lycéen et scout B.P. à la 14e unité. Avec ceux de son âge, on le retrouve à la gare du Nord à Bruxelles à côté des volontaires de la Croix-Rouge pour accueillir, héberger et nourrir les milliers de civils et militaires qui encom-brent les gares. Les uns fuient la zone des combats (ce sont les évacués) les autres, en uniforme, rejoignent leurs unités combattantes.

Les C.R.A.B. - Centres de recrutement de l'armée belge

Après 4 jours et 4 nuits au service de la Croix-Rouge, le staff de la 14e unité décide de répondre en bloc à l'appel du roi Léopold pour constituer des régiments de réservistes. Les Allemands sont au seuil de la capitale, il faut faire vite. Les chefs exhortent des volontaires à suivre leur exemple... C'est ainsi que des dizaines de scouts s'embarquent dans le dernier train en partance vers la France. Entassés dans des wagons à bestiaux nos adolescents font partie d'un convoi où évacués, militaires et volontaires vivent dans un voisinage dénué de tout confort. Au gré des haltes où les locomotives font le plein de charbon et d'eau, les occupants sont ravitaillés sur les quais des gares par des associations humanitaires dont la Croix-Rouge principalement. C'est ainsi que le train des évacués belges a libéré au terminus de Montpellier des centaines de belges qui étaient à la recherche d'un centre de recrutement de l'armée belge. C'est à partir de là que le sort des petits belges connaît des orientations diverses. La 14e unité des scouts d'Uccle reste groupée sous l'autorité des chefs et trouve refuge dans la commune de Crès. Selon les aptitudes ou la bonne volonté de nos jeunes en culottes courtes, les exploitants agricoles de l'endroit les engagent dans l'entretien des vignobles, la garde des troupeaux ou de menus travaux d'exploitation. C'est ainsi qu'ils ne connaîtront guère de problèmes pour leur subsistance et leur logement pendant 3 mois. La Belgique a capitulé, le gouvernement belge s'est divisé et la popularité de la Belgique en prend un sale coup ! Il faut remonter au pays, la troupe, toujours organisée, va reprendre le train mais certains chefs qui ont l'âge de la maturité parlent d'une gentille dissidence pour rejoindre Bordeaux par leurs propres moyens avec l'intention avouée de rejoindre l'Angleterre. Pour Jean-Louis, il n'est pas encore majeur et il reprend le chemin de la Belgique.

La vie sous l'occupation

La vie doit continuer... Après le séjour dans le midi de la France, l'obligation scolaire interpelle nos adolescents et Jean-Louis réintègre le collège pour achever ses humanités. La vie n'est pas rosé ! Les difficultés de ravitaillement en vivres et en combustibles perturbent les foyers et les écoles. La propagande nazie travaille les esprits et le comportement des troupes allemandes en cette première année d'occupation a de quoi séduire par sa discipline, ses chants, sa propreté, sa gentillesse même. C'est ainsi que dans la cour de l'école des clans se forment par affinités. Il y a des "pour", des "contres" et des indifférents. Jean-Louis a sa petite idée qui lui taraude la conscience mais il ne dit rien. Passionné d'aviation, il connaît tous les types d'avions civils et militaires du moment, il s'amuse à dessiner des avions et lit volontiers les revues spécialisées. C'est ainsi qu'il s'arrête volontiers à l'étal des marchands de journaux et qu'il reste de longues minutes à décrypter les titres des illustrés allemands accrochés aux "aubettes". Par un hasard désormais déterminant pour son devenir, Jean-Louis aperçoit sur un illustré de propagande nazie la photo d'un équipage d'aviateurs anglais au pied de son bombardier avec une légende qui annonçait leur sacrifice inutile devant la toute puissante Allemagne. Cette humiliation des soldats anglais provoque dans le cœur de J.L. Goossens un véritable appel, une réelle vocation. Nous sommes en novembre 1940. "Puisque ces petits anglais sont ridiculisés, moi je vais relever le défi !" Depuis ce jour-là J.L. Goossens confie ses intentions à sa maman qui emploie tous les arguments maternels de séduction pour l'en dissuader. Mais, l'appel devient une obsession et le petit belge prépare de maigres provisions de bouche dans sa lingère à l'insu de sa maman et économise dans une tirelire les quelques deniers que sa grand-mère lui confie tous les dimanches. Malgré les interdictions de l'occupant, la 14e unité continue clan-destinement ses réunions et le dégoût de l'occupant gagne le cœur des adolescents. J.L. Goossens se hasarde même à porter, à bicyclette des colis de vivres à des prisonniers anglais enfermés dans un camp à Enghien (au collège). La date du début de l'aventure est fixée pour les vacances de Pâques 41, mais une intoxication alimentaire met provisoirement fin à son projet. Par contre, aux va-cances de Pentecôte, il passe à la réalisation. Il parle à sa maman d'un "hike" ou camp volant et très crédule la maman prépare pour son grand scout de la semoule de blé et de la purée de marron dont il pourra se sustenter car le pain de ravitaillement ne pourrait lui suffire.

Long exode en étapes multiples

Jean-Louis charge sa bicyclette de deux colis de linge et de victuailles et endosse un havresac avec du matériel de couchage élémentaire. Il met le cap sur le sud le 31 mai 1941. C'est le printemps, le temps est splendide et la route est belle. L'espoir fait le reste ! Sa première étape sera Ath où un fermier accepte de le loger s'il donne sa carte d'identité en gage... L'itinéraire imaginé est Montpellier via la Bretagne ! Puis le port de Sète pour un embarquement comme matelot sur un navire à destination du Moyen-Orient. Une nouvelle intoxication alimentaire lui fait envisager le pire mais un pharmacien lui rend confiance en lui préparant une antidote. Les difficultés commencent déjà au poste frontière franco-belge où l'histoire de camp volant n'est pas très crédible aux yeux des douaniers; mais au bénéfice du doute, il est libre ! Il devient alors un hors-la-loi quand il se rend compte qu'il doit exhiber un aus-weiss pour passer de la zone rouge "militarisée" à la zone occupée. Il passe sans encombre majeure à Valenciennes puis à Saint-Quentin. Il est toujours en uniforme, et en sa qualité de scout catholique, il pense que le curé de l'endroit pourrait lui servir de "passeur". C'est ainsi qu'il va surprendre le curé de Quessy qui est occupé à des travaux de dommages de guerre dans son église. Monsieur le curé le prend en sympathie, l'héberge, lui présente le couvert et lui offre même un cigare et un pousse-café.

Le métier de passeur d'hommes

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Monsieur le curé de Quessy, le passeur d'hommes

Le hasard fait bien les choses... Monsieur le curé dessert 2 paroisses de part et d'autre du canal. C'est sur le pont de ce canal que se trouve le poste de garde allemand d'où partent des patrouilles toutes les 15 minutes. Il paie de sa personne et fait appel à la fille d'un passeur de 14-18 pour expliquer les audaces à affronter. Monsieur le curé passera à vélo (le vélo de J.L. Goossens) à l'heure de la messe matinale. Quant au petit scout, il devra retrouver un drain, par où passe un petit filet d'eau, en dessous du canal et de ses berges. Réfugié dans un bosquet, contigu à la berge du canal, Jean-Louis découvre à grand-peine le drain envahit par la vase et les ronces. Il observe les fréquences et les itinéraires des patrouilles permanentes. A l'heure "H" il enlève ses vêtements et en fait un baluchon pour s'engager, tel un mineur, dans le drain cylindrique dégoulinant d'humidité et plongé dans l'obscurité la plus complète. Par bonheur, ses pieds découvrent dans la vase de fond les gros galets que les passeurs de 14-18 avaient placés à distances égales pour un passage à pied sec. Arrivé au bout du tunnel, il est enfin rassuré car un filet de clair de lune apparaît parmi les blocs rocheux qui bouchent l'entrée. A force d'essais, de tractions, de coups d'épaule les blocs, en équilibre instable, basculent et libèrent une ouverture suffisante pour un passage humain. Un amoncellement imprévu de barbelés est aussi écarté avec précaution et quelques égratignures, entre-temps Jean-Louis a dû se tapir contre les parois, parfaitement immobile et silencieux à chaque passage de patrouille perceptible au-dessus de sa tête. La voie étant libre, il fit trois fois la traversée du tunnel depuis le bosquet jusqu'à la rive de la liberté avec ses baluchons. Son cheminement vers la gare de Ternier où il devait retrouver son vélo dut se faire en saut de puce car à chaque passage de patrouille, dans le clair de lune, il fallait se camoufler dans des touffes d'orties où au pied des buissons. Une fois arrivé sur la voie publique, le scout lourdement chargé affecte l'allure la plus naturelle qui soit et il échappe ainsi à la curiosité de tous les allemands qu'il rencontre. Vers la France non occupée Le vélo est redevenu le compagnon fidèle d'une liberté retrouvée et la zone occupée est traversée à raison de 30 km par jour avec haltes pour restauration et quêtes de logis. Il dort dans les hangars, les fenils ou à la belle étoile selon la disposition géographique de ses relais. Les vignobles constituent un gîte fort discret et les arbres sont les bienvenus en cas de pluie. Bientôt la ligne de démarcation de la zone non occupée se profile à Châlons-sur-Saône. Les orages de juin ont fait déborder le fleuve, les chemins de halage qui forment la frontière sont inondés. Notre scout belge, toujours en uniforme se trouve soudain, au bas d'une côte, nez à nez avec un poste de contrôle allemand qui surveille l'accès d'un pont de la Saône. C'est ici qu'il est confronté avec la rigueur impitoyable du soldat alle- mand chargé d'arrêter l'hémorragie d'évasions vers l'Angleterre ou le Moyen-Orient. Malgré sa carte d'identité, sa carte de scout, sa carte de légitimation de la Croix-Rouge de Belgique (comme secouriste) il est refoulé sans ménagement. Heureux est-il de convaincre le sous-officier allemand de sa bonne foi. Il lui promet de se rendre à la "Kommandantur" pour régulariser sa situation et obtenir un laisser-passer. Il fait donc demi-tour puis à un embranchement routier, il file dans un chemin de campagne parallèle au fleuve, conservant ainsi un cap salutaire. En bon scout catholique, il va à nouveau consulter le curé de la première église qui se pointe à l'horizon. Au lieu d'être reçu par une soutane, il est accueilli sèchement par une gouvernante revêche qui lui ferme la porte au nez. Heureusement, une ouvrière qui l'avait aperçu, entouré d'allemands au poste de contrôle, le dévisage avec compassion et envoie à sa rencontre ses deux fils, à vélo ! Ceux-ci engagent la conversa-tion avec Jean-Louis et lui proposent leur service. Abrité, restauré, conseillé chez la bonne femme, il rejoue un nouveau scénario de passeur d'hommes. Le lendemain matin, il exécute les ordres de la dame avec ponctualité. Sans ses bagages, il se mêle au flot des cyclistes qui vont travailler en zone non occupée. En vue du pont où se trouve un poste de contrôle, il fausse compagnie à la caravane puis fonce à toutes pédales dans un chemin creux qui serpente parallèlement au fleuve jusqu'à une ferme abandonnée du "No man's land". Là, derrière la porte cochère, il retrouve tous ses bagages qui y furent acheminés nuitamment à son insu par les deux jeunes copains de la veille.

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Le bistrot où se trouvait la brigade allemande affectée à la surveillance du canal. Le pont sur le canal qui était surveillé par les patrouilles allemandes

Dans la France de Pétain

Les choses se précipitent et se précisent. Jean-Louis, le scout errant, gagne Macon puis Lyon. Là, il vend son vélo pour se faire un peu d'argent (il n'a plus un sou !) Avec son pécule, il prend le train pour Montpellier avec l'espoir de rejoindre Crès à pied où il espère revoir les hôtes de mai 40. Sorti de la gare de Montpellier, il est repéré comme suspect à cause de son accoutrement et de ses bagages encombrants, qui ne respirent plus la fraîcheur. La police de Pétain l'arrête, lui demande son permis de séjour (qu'il ne possède pas) et l'incarcère dans une caserne. A la fin de la journée un officier lui fait passer un interrogatoire sévère où il joue la sincérité. L'officier lui propose deux solutions qui sont sans appel... Ou bien il est renvoyé en Belgique par le prochain train qui sera contrôlé par les allemands ou bien il s'engage à la légion étrangère. Le choix de Jean-Louis se porte immédiatement sur la légion étrangère et il est conduit en voiture de police vers la caserne de la légion. Dans la cour de cette caserne, il est cavalièrement interpellé par un capi-taine légionnaire qui lui reproche son comportement peu militaire. Après l'engueulade sans ménagement, il est appelé au rapport le lendemain matin. Le même capitaine, un peu calmé, veut tester les aptitudes légionnaires du petit scout et, vu son jeune âge et son inexpérience des armes, lui propose un engagement dans les "compagnons de France", la nouvelle armée "défensive" autorisée par les allemands sous le régime de Pétain. Jean-Louis est affublé de l'uniforme des compagnons de France. Il est nourri, logé, en régime de liberté et bénéficiaire d'une solde hebdomadaire. Après deux mois d'exercices, il est admis au grade de caporal et affecté au service administratif de l'infirmerie. Il y fait la connaissance d'un compagnon originaire de Reims, qui porte discrètement sur lui une croix de Lorraine (propre aux admirateurs et serviteurs du général de Gaulle), ils se lient d'amitié et font un projet d'évasion. Leur plan consiste à passer en Espagne et à rejoindre Barcelone où le Rémois peut demander asile et conseil à une tante religieuse, dans un monastère. Les deux compagnons font des provisions puis faussent compagnie au bataillon un jour soir. A pied, par les che-mins de campagne, toujours en uniforme mais avec leurs bagages personnels, il se dirigent vers Béziers puis Perpignan pour passer les Pyrénées. Ils dorment dans les vignobles, se nourrissent de poissons frits péchés dans les rivières et se font finalement repérer par un viticulteur qui, sur leurs supplications, les engage comme ouvriers saisonniers. Ils sont à nouveau logés, nourris et rémunérés malgré leurs faibles aptitudes à la culture de la vigne ou des tomates. A la fin, le viticulteur a découvert le manège des deux fuyards. Comme il est gaulliste, il se montre très collaborant. Un soir, il les invite à souper, les restaure, leur fait un casse-croûte énorme et leur donne à chacun 2.000 F. français. C'est la gloire !

Passage en Espagne

Nos deux copains marchent de nuit avec la boussole comme seul guide. C'est la vie aventureuse et froide dans les montagnes inhospitalières. Certaines nuits sont réservées à une pause pour un sommeil réparateur. C'est au cours d'une de ces nuits qu'ils se font, molester sans ménagements au pied d'un cabanon par une bande armée aux bérets basques (sans doute des contrebandiers, ou des braconniers de gros gibier). Fatigués par les pistes caillouteuses, ils prennent un jour un chemin carrossable après avoir vécu une nuit d'orage terrible qui leur avait donné la fièvre. Ils dépassent, dans le crépuscule, deux silhouettes à la démarche lente qu'ils prennent pour des religieuses... Hélas ce sont deux gardes civiles espagnoles qui leur mettent les menottes et les internent dans leur brigade.

Prison et camp de concentration

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Jean-Louis Goossens, le petit scout prisonnier, au crâne rasé.

Après interrogatoire ils sont pris en charge par deux gardes civiles, juchés sur l'impériale non couverte d'un autobus en partance pour Figeras. Il n'est plus question de s'évader... A Figeras, ils prennent le train, toujours sous haute surveillance, pour Barcelone. Là, en pleine ville, ils sont dévisagés avec beaucoup d'intérêt et de sympathie par les passants... Surtout Jean-Louis qui porte à nouveau son uniforme scout à culottes courtes. Après le bus et le train, nos deux prisonnier sont embarqués dans un tram urbain à destination de la prison modèle de Barcelone. Jean-Louis est désormais séparé définitivement de son ami français. Il est affublé de son costume de prisonnier, après être passé à la douche, subi un traitement sé-vère contre les poux... et on lui rase le crâne (comme une bille !) Dans cette prison, il fait la connaissance du colonel aviateur belge Van Dijk, d'un prêtre et d'un avocat. Comme il n'est pas majeur et qu'il est dans un pays neutre, il est sous le coup d'une justice qui semble respecter le droit international. A sa demande d'être libéré, avec intention de se rendre au Congo belge, on lui oppose la proposition de le transférer dans un autre pays neutre : l'Argentine !

Le 22 août, il quitte la prison de Barcelone et un convoi de prisonniers de toutes nationalités l'amène au camp de concentration de Miranda. Là il se retrouve dans un camp disciplinaire en compagnie de 200 belges et de 600 polonais. On ne badine pas avec les candidats à l'évasion.

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Le camp de Miranda - Camp de concentration très sévère.

Jean-Louis est défendu par un aumônier de la marine, l'abbé Leclef qui prend contact avec l'ambassadeur belge à Madrid. Comme Jean-Louis n'est pas majeur, il ne peut selon la loi espagnole être détenu. Son jeune âge le sauve et le 18 janvier 1942, il est libéré en compagnie de belges (trop âgés pour porter les armes !!) Grâce à l'intervention de l'ambassadeur belge, Jean-Louis est logé à Madrid dans une résidence surveillée. Puis sur un ordre de la municipalité, il prend le train pour Barcelone où il est accueilli dans un hôtel de la côte. Il se rend bien compte qu'une main mystérieuse le protège et le guide.

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Groupe belge au camp de Miranda, Jean-Louis est au dernier rang, le 4e de droite à gauche

Un beau jour (un des plus beaux de sa vie !) il reçoit l'ordre d'embarquer sur un charbonnier britannique comme matelot. Il y est très bien accueilli et il apprend que sa prochaine escale est Gibraltar. Enfin, à Gibraltar Jean-Louis est accueilli en ami. Il est conduit à la caserne du célèbre rocher et incorporé à l'armée anglaise, dans un détachement belge. C'est le plus jeune soldat belgo-britannique. (Suite au 2ème épisode le mois prochain).

 

Du chapeau à trois bosses
à l'uniforme de la Royal Air Force.

 

ÉPOPÉE D'UN PETIT SCOUT

 

Dans son numéro de novembre, L'Aronde vous racontait les pérégrinations clandestines d'un petit scout qui voulait apporter sa contribution à l'effort de guerre des Alliés. Son itinéraire est une longue histoire que nous avons dû scinder. Après avoir fait connaissance avec le résistant "fugitif" entrons dans l'intimité d'un petit Belge, volontaire de guerre et vaillant acteur de l'histoire hé-roïque de la bataille d'Angleterre.
Monsieur Goossens, le Bruxellois devenu Hesbignon
Bon nombre de nos lecteurs nous ont demandé (un brin dubitatifs !) qui était ce Hesbignon d'adoption qui vivait dans la discrétion et l'anonymat, au cœur de la Hesbaye hannutoise. Monsieur et Madame Jean-Louis Goossens ont été domiciliés à Moxhe durant de nombreuses années et habitent actuellement à Ville-en-Hesbaye. Ils sont les parents d'une nombreuse famille fort sympathiquement connue dans la Hesbaye hannutoise.

Jean-Louis vous livre lui-même
une histoire de sa belle aventure.

Une mission de B.25 « MITCHELL »

Peu après un malheureux incident, qui reste à raconter, notre escadrille, la 10e du 139e wing - 2e TAF - se fit fort malmener au dessus de Bocholt. Cette petite ville allemande, juste au-delà du Gelderland hollandais, eût le malheur d'être nichée dans la vaste zone, où une non moins vaste offensive allait se déclencher. La dernière avant la course pour Berlin. Des renforts, d'importantes concentrations de blindés, d'artillerie, et de groupes étaient prêts à repousser toute velléité de traversée du Rhin. Le fer de lance en préparation s'identifiait à une énorme armada aérienne, qui répéterait, avec succès cette fois, la célèbre opération aéroportée d'Arnhem. Au moment du récit qui va suivre, tout cela était encore bien secret. Mais nous étions désignés pour préparer, avec bien d'autres : le champ de bataille. Il faisait bien clair ce matin là ! Des bruits couraient qu'une chaude réception nous attendait. Le 'briefing" (ou l'exposé de la mission) avait à peine voilé le degré de chaleur du comité de réception. Mon équipage du jour, volait en position 4. Le lieutenant Collard, faisait partie de l'équipe du Commandant d'escadrille au n°1. Le code de notre formation comme à l'ordinaire "greybox". Le début du vol avait bien commencé. Les formations donnaient l'impression d'essaims en migration. Au loin, d'autres essaims se dirigeaient au même cap dans un mouvement parallèle. Je crus même reconnaître des "Marauders" une très belle machine de l'U.S. Air Force. C'était beaucoup de monde, et du beau monde. Une couverture de "Spitfire" nous survolait. Il y en avait un qui volait à 300 m à droite de notre formation.

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Six Mitchell II du Squadron 180.

Tout cela mis ensemble, n'augurait rien de bon ! Au loin, des voix françaises, faisaient crépiter nos écouteurs. Cela avait furieusement l'air de chauffer dans leur coin. Je compris bientôt, qu'il s'agissait d'une formation de "Boston" (autre bombardier léger) pris au piège des feux de l'action. Nos amis français sont terriblement bavards. Courageux, héroïques, audacieux, mais bavards, quand même. Ils ont un besoin inextinguible de s'exprimer. De ma tourelle, et l'imagination aidant, je pouvais me rendre compte, de ce à quoi, nous allions nous frotter bientôt. Tout l'éther était électrisé par des exclamations, des injures, des cris "allons allons, serrez sur moi", "attention à gauche", "merde, René est touché", "regroupez, dégagez", "attention à la collision". Un cri, subitement étouffé ! ! On sentait la poudre. Pourtant la voix excédée, mais froide d'un des nôtres a soudain lâché "shut up, you bloody frenchmen" - gentiment traduit "vos gueules, stupides français".

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Mitchell II du Squadron 320 à Meisbroek au début de l'année 1945. L'avion est chargé de conteneurs de bombes à fragmentation destinées à être larguées sur des positions d'artillerie lourde.

Le calme restait imperturbable chez nous, mais la France était déchainée, pour un moment encore, avant de retomber dans le calme. Les "Boston" avaient quitté les lieux, pour nous céder la place. Nous approchions de l'objectif, et déjà les flocons de la DCA commençaient à nous accueillir. Soudain, un des flocons s'effilocha juste sous le Spitfire qui nous survolait. Un instant d'après, je ne vis plus rien. Il avait disparu. Le coup aveugle du destin l'avait frappé. Lui qui paraissait si petit dans l'immensité bleue, venait d'être atteint de plein fouet. Je cherchai une corolle blanche des yeux. Ce fût en vain !! Ce qui ne veut pas dire, qu'elle ne se balançait pas sous les ailes de l'un ou l'autre avion. De toutes façons, il n'était pas question d'avoir le regard distrait trop longtemps. La chasse était attendue. Elle pouvait débouler du ciel à tout moment. Tout à coup, notre leader (commandant) fut violemment secoué par une explosion à hauteur de la carlingue. Les événements se précipitent rapidement là haut ! J'eus le temps cependant de comprendre que ses circuits hydrauliques et électriques avaient été sauvagement malmenés : car le train de roues s'était affaissé, les portes de la soute à bombes pendaient lamentablement. De la fumée blanche sortait d'un moteur. Sur le coup, il perdit de sa puissance et se fit distancer par l'escadrille. L'avion glissa au dessus du nôtre, vers l'arrière. Il ne me venait pas à l'idée, que mon ami et ex-camarade d'équipage, le lieutenant Collard, gisait dans l'avion, qui me passait au dessus de la tête. Je devais apprendre qu'il avait une jambe arrachée, et qu'il avait été éventré. J'entendis notre squadron leader, passer la main à son second, en position deux, et dire qu'il allait essayer de se poser, après avoir largué ses bombes au hasard. Nos bombes étaient déjà à vif. Le second eût à peine le temps de faire resserrer la formation sur lui, que nous entrions dans l'enfer ! Le n° 5 touché, disparut. Des corolles de parachutes étaient emportées dans un violent courant vers l'arrière. Nous glissions à la course de bombardement dans un décor dantesque. Un peu plus bas que nous, une autre formation se faisait malmener. Un de ses avions touché de plein fouet prit feu et piqua vers le sol. Je sentais la sueur me couler sur le corps. Etait-ce la peur ? Sans vantardise, je ne me souviens pas d'un sentiment de panique. La mort rôdait quand même dans les parages. Le bel ordre du silence radio, tant prisé, s'était perdu dans les explosions, les camarades touchés, les ordres de regroupement, les appels inaudibles dans les craquements des interférences, d'autres appels demandant aux suivants, d'inventorier le nombre de parachutes en vue. Tous les autres messages de tous ordres qui s'enchevêtraient : et le ciel ponctué par les éclatements d'obus de 88 ou les lourds 105 aux flocons venimeux noirs ponctués d'éclairs fulgurants. Nous sommes sortis de cet enfer à trois, regroupés à quatre, peu après, après avoir recueilli un esseulé. A l'atterrissage, c'était la consternation - les manquants - ceux qui faisaient une embardée et allaient labourer la plaine - un autre qui rentrait avec son charge-ment de bombes - enfin - spectacle déchirant d'un Mitchell, se posant sur la piste, l'air un peu solennel, avec la tourelle qui tour-nait lentement sur elle-même, le mitrailleur était mort, le dos fendu. L'avion garé, à peine descendus, les mécanos nous accueillaient avec un paquet de cigarettes à la main. Avions nous un masque si étrange ? Je ne fumais pas, mais je tendis une main tremblante à celui qui me présentait une cigarette. Je cherchais à réprimer ce tremblement, sans succès, alors que mes mains cherchaient à protéger la flamme du vent. J'avais 20 ans. Le camion "Bedford" vint nous chercher, pour nous conduire au "dispersal" (le bâtiment de regroupement du personnel). Le temps de ranger le parachute, le harnais, le gilet pare-éclats, le casque et les gants dans la malle indi-viduelle, et nous nous retrouvions à l'escadrille. L'officier de renseignements avait la priorité d'écoute des dépositions, observa-tions, déclarations. C'est après avoir déposé, que tout à coup Victor Collard, me revint en mémoire. Qu'était-il devenu ? Le second du commandant était en contact avec Eindhoven. Il était déjà établi, que l'avion du chef d'escadrille, s'était écrasé en atterrissage forcé à l'aérodrome de cette ville. Les premières informations mentionnaient des blessés plus ou moins graves, mais pas de morts. "Le lieutenant Collard serait le plus sévèrement atteint". Cependant un appel du commandant de la base était annoncé sous peu aux haut-parleurs. Nous eûmes droit à une belle harangue, du genre "la Patrie a les yeux fixés sur vous". Je nous voyais déjà tous porteurs de DFC ou DFM, sinon, quelque chose du genre ! Mais l'appel du C.O. (officier commandant de la base), s'adressait aussi à des volontaires, qui seraient prêts à prendre l'air l'après-midi pour finir l'ouvrage du matin. Il fallait absolument étriller les défenses de l'ennemi pour faciliter le succès de l'offensive en préparations. Je me portai machinalement vers le bureau des opérations, et fis inscrire mon nom avec des camarades que je ne connaissais pas. Des équipages hétérogènes furent constitués. Celui qui ne voulait pas repartir ne faisait l'objet d'aucun commentaire. Le chef de la base, l'avait expressément recommandé. Les formations se groupèrent au petit bonheur la chance. Elles foncèrent vers l'est, sous un soleil de printemps radieux. La mission se déroula comme à l'exercice, quasi pas d'opposition, la tourmente était passée. C'est ce qui fit remiser les décorations au tiroir, sans doute !! Nous étions déjà récompensés, en ayant eu du bon temps, cette après-midi !!! C'est la vie ! Au retour, je partis à nouveau aux nouvelles qui concernaient le lieutenant Collard. Cette fois j'appris qu'il était fort gravement atteint : on disait même que ses jours étaient comptés. Le lendemain, ou surlendemain, des précisions furent connues. Il avait perdu une jambe et les blessures à l'abdomen, ne laissaient pas beaucoup d'espoir. La jambe détachée, s'était retrouvée au fond de la carlingue. Il fallut une quinzaine passée, avant qu'un diagnostic plus réconfortant fut lâché. Le seuil critique était passé, il avait repris vie. Sous peu, il allait être transporté en Angleterre.

LA FIN D'UN EQUIPAGE

Nous étions partis, pour une mission qui s'annonçait sauvage. Au "briefing", l'officier de renseignements, prévoyait un tir d'artillerie nourri, aux approches de l'objectif. "Briefing" est un de ces mots anglais remarquables, dont la concision renferme une action étendue. Dans son acceptation militaire, il signifie : exposé général de l'objet de la mission, de son but, de ses moyens, des perspectives de réaction de l'ennemi, de la météorologie, des instructions particulières aux pilotes au sujet du vol, aux navigateurs-bombardiers, le type de bombes en rapport avec l'attaque et son lancer, etc, etc... Rassemblés dans une vaste salle, les équipages au grand complet, redevenaient pour quelques moments, des élèves attentifs. Le grand tableau, précédé de l'estrade, où le "maître", la férule en main, pointait les détails de plans, de photos aériennes de l'objectif épingles, sur de plus ou moins grands panneaux.

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Camouflage allemand de hangars

Le briefing terminé, les équipages embarquaient sur les camions, qui les attendaient à la sortie, puis ils se dispersaient en éventail, aux quatre coins de l'aérodrome, où les avions, lourdement chargés, les absorberaient dans ses flancs. A notre arrivée, l'équipe des mécaniciens achevait de mettre la dernière main à la machine volante. Les moteurs avaient déjà tournés, ils étaient encore chauds.

image010Chacun de nous se préparait à se caser à son poste, tandis que le pilote assurait l'ultime inspection externe de l'avion : les empennages, ailerons et plans de profondeur - bien dégagés des glissières de fixation des plans mobiles, le train de roues, libéré des blocs d'ar-rêt. Un coup d'œil à la soute à bombes, aux nacelles des moteurs, où déceler une coulée d'huile suspecte, demandait une explication probante. Pendant ce temps, le navigateur-bombardier se hissait à l'intérieur de l'avion, par la trappe à échelons, sous la partie avant de l'appareil. Une fois à l'intérieur, il devait ramper sous le siège du pilote, dans un boyau de deux mètres de long, en se faisant précéder de son sac, où étaient rangés ses cartes et ses instruments de navigation. Je me suis souvent demandé, ce que ce mouvement silencieux et solitaire, devait engendrer d'angoisse dans son cœur, sinon son esprit ? image011Car, se poussant ainsi dans un sas, d'un m2 de largeur au grand maximum : il savait qu'en situation de détresse, il aurait à faire le chemin inverse en catastrophe !? Il n'était pas ques-tion pour lui, de s'éjecter par la verrière du nez, car il se serait fait happer par les hélices. L'abandon de l'avion, en détresse, devait obligatoirement se faire, par les deux trappes à échelons, sous le ventre du Mitchell. Les mitrailleurs, eux, étaient séparés de leurs camarades, par la soute à bombes qui occupait le centre de l'appareil. Ils accédaient à leur place, par le même type de trappe escamotable. L'un d'entre eux, occupait une position assez libre, et "relativement" la meilleure de l'équipage - en cas d'abandon - car il œuvrait à un pas de la trappe. Par contre, celui qui se logeait dans la tourelle, occupait une place presque aussi critique que celle du navigateur. Il s'agissait de se hisser dans la coupole, les pieds appuyés sur des étriers, fixés à la colonne de rotation de la tourelle, après avoir connecté le câble radio-téléphone, celui de chauffage et le tuyau d'oxygène. Cela fait, se faufiler dans l'anneau de blindage qui protégeait la poitrine et le dessus du dos. La position, debout sur les étriers n'était heureuse-ment pas permanente. Une selle, un peu plus large que celle d'un vélo, se ramenait sous soi et se fixait à l'aide d'un ergot monté sur un ressort. C'était là, la position que j'occupais. Heureusement, j'avais un bon, un gentil coéquipier en charge des mitrailleuses lourdes latérales. Il m'aidait à tous ces ajustements, une fois serti dans ma tourelle. Ancien élève de l'Ecole militaire, Victor Collard, était lieutenant d'activé. Comme je viens de l'écrire, c'était un bon, un aimable camarade, mais il n'avait pas de chance, bien qu'il ait terminé sa carrière comme général. J'en suis bien fier pour lui, mais la chance lui faisait régulièrement faux bons, quand même. Si je raconte tout cela par le détail, c'est pour permettre à celui qui me lit, d'accompagner plus intimement l'équipage en mission, et pour qu'il comprenne, les conditions dans lesquelles nous vivions, ou mourrions ! Peu après le décollage, notre formation de six MITCHELL, avait pris son rythme de croisière dans le train des autres formations en route vers le Rhin. La discipline des échanges radio, était une vertu fondamentale à la RAF. Sitôt le groupe des formations, ralliées, le silence laissait libre cours au ronronnement des moteurs. De ma tourelle, je voyais les escadrilles se faufiler entre d'immenses montagnes, éblouissantes de blancheur, comme des petits poissons dans un bocal. Tout au hasard des rotations de la coupole, à la recherche d'un éventuel "bandit" (code, qui signalait un chasseur ennemi), j'entendis la voix laconique de notre chef de formation, commander "grey box : bombs fused" ou "boîte grise, bombes à vif". Nous approchions de l'objectif. Chaque navigateur-bombardier poussait un petit interrupteur métallique, qui allait déclencher un mécanisme. Près du nez de chaque bombe, une bobine allait se mettre en rotation, et sur son barillet, un petit câble s'enroulerait. Le bout de ce câble était fixé à une tige métallique (+ ou - 30 cm de long) qui se logeait dans le nez de la bombe. Elle séparait le percuteur du détonateur. Retirée, elle allait donc mettre la bombe à vif. Tant que la tige de sécurité était en place, il était possible à l'avion d'atterrir, sans disparaître dans une boule de feu, ou de les larguer sans dommages. Nous allions nous attaquer à des concentrations de troupes et d'artillerie.

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B25 peints afin de reconnaître les avions du débarquement

Altitude 10.000 pieds ou 3.000 m, bonne visibilité, nuages moins abondants. L'escadrille avait serré les rangs. Nous volions, aile dans aile, pour concentrer le paquet de bombes au maximum. Afin de perturber les données des calculatrices mécaniques, réglant le tir des canons anti-aériens, la formation changeait légèrement de cap, piquait du nez, remontait et reprenait le cap initial. Cette manœuvre se nommait "action évasive". Quelques secondes avant le lâcher de la cargaison, un vol rectiligne devenait impératif et ce moment devenait le plus critique, car les éclatements des obus, nous enserraient de plus en plus dangereusement. Ils émaillaient le ciel de petits nuages blancs ou de gros flocons noirs, qu'une violente explosion striait d'un éclair. Le chef de formation ordonnait à l'ouverture des portes de la soute à bombes. Cependant, la voix du bombardier de commandement passait dans les écouteurs "bombing run - left left steady - right steady -steady bombing - bombing GO" ce qui peut se traduire "course de bombardement : gauche gauche : stabiliser - à droite stabilisé - lâchez lâchez, allez y". Le MITCHELL subitement libéré, sursautait : les portes de la soute se refermaient. La voix du commandant claque impérative "gey box, break now" en français "boite grise, dégagez maintenant" et la formation des six appareils décrochait brusquement à gauche ou à droite, selon ce qui avait été prévu au briefing : or l'ordre prévu, nous faisait dégager à gauche. Cet ordre tant de fois exécuté, nous préparait psychologiquement, mentalement et physiquement, à nous "porter" à gauche ou à droite, avec le mouvement de l'appareil. Mon corps se prêtait au décrochement à gauche, quand notre avion décrocha brutalement à droite. Nous volions en position six. Les choses se passent vite en l'air ! En une fraction de temps, le n° 6 et le n° 5 se retrouvèrent dos à dos. Cela ne donne même plus le temps d'avaler sa salive. La grande aile du n° 5 caressait ma tourelle à quelques mètres quand je fermai les yeux. J'ai tassé mon cou dans mes épaules instinctivement. J'attendais le "bang" et le tranchant de l'hélice du n° 5, qui allait me "saucissonner", fini Goossens, me suis-je dit !!! C'était sans compter sur mon bon ange gardien : puisque je rappelle l'événement aujourd'hui en souriant. Mais, à cette heure, je n'étais pas encore au bout de mes émotions ! Le pilote avait tout de suite réalisé son erreur. Il cabra le nez du Mitchell vers le ciel, et fort heureusement celui du n° 5, piqua vers le sol, ce qui nous évita la collision. Cependant, le Mitchell ne va pas très loin à la verticale : ses moteurs le trouvent trop lourd, pour le tirer dans l'azur. Aussi, il s'abattit assez sèchement et tomba en perte de vitesse. En terme d'aéronautique, on dit que l'avion "stall", c'est-à-dire choit, tombe, ou s'enfonce. Cette fois, nous piquions vers le sol !
En ce qui me concerne, je me disais que la chance ne se répète pas coup sur coup. Il fallait quitter l'avion ! Pour ce faire, je devais me dégager de la tourelle, déconnecter le câble de téléphone, celui du chauffage et le tube d'alimentation d'oxygène. Ensuite, libérer le siège rabattable, prendre mon parachute de sa loge, et le fixer dans les attaches de mon harnais. Peut-être, bénéficier de la sortie du lieutenant Collard, pour me plonger dans le vide, Je voulus tendre le bras, pour dégager le ressort de fixation de la selle sur laquelle j'étais assis, mais en vain. Mon bras pesait 50 kgs, qui s'exerçaient dans le sens de la coupole de plexiglass.

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Chariot de bombes

De plus, il me semblait qu'un vérin allait m'écraser sous elle, en me poussant par le fond. Une force centrifuge impitoyable me paralysait en me tenant prisonnier. Le sol approchait vite : je le regardais arriver, soudain très tranquille !! Si mon ange gardien restait de faction, et sujet à tous les remerciements, les qualités du pilote firent le reste. Il reprit le contrôle de l'appareil, le stabilisa et le remit en ligne de vol. Le retour à la base, se fit dans un lourd silence. Après l'atterrissage, une gêne profonde se glissait sournoisement dans nos cerveaux. Un moment, je vis le lieutenant Collard et le navigateur, échanger quelques mots, le visage crispé. Nous fûmes entendus par une commission d'enquête, et en admettant que nous nous soyons mis d'accord pour minimiser l'incident, il était bien évident que l'équipage du n° 5, n'allait pas faire de cadeau. De toutes façons, c'était toute la formation, qui allait témoigner. Coco (nom affectueux que nous donnions au lieutenant Collard) et Michel, n'avaient nullement l'intention de banaliser l'affaire : ce que je fis pourtant. Je me disais, que tout le monde est susceptible de commettre une erreur, et que cela pouvait même exercer une plus grande acuité, par la suite. La chance aidant, nous nous en étions quand même bien sortis. Malheureusement pour le pilote, c'était une 2e erreur grave en quelques mois, et le Commandement ne le lui pardonna pas. Essaya-t-il de se dégager par un recours à l'alibi d'une santé momentanément déficiente ? Toujours est-il, que c'est à l'hôpital, que nous nous rencontrâmes pour la dernière fois. J'étais allé lui rendre visite. Il m'accueillit avec chaleur, les yeux humides, en me remerciant de ne pas l'avoir chargé. Et pourtant, le croiriez-vous ??? Bien des années plus tard, un ancien camarade me demanda si je connaissais ce pilote. Cela réveilla un passé que je voulais pourtant oublier. A tout hasard, il me donna le n° de télé-phone, et je l'appelai. Il ne se souvenait plus de moi. Tant mieux, me dis-je ! Mais le plus ahurissant c'est qu'il me demanda mon n° matricule pour pouvoir me répertorier !!? Heureusement j'étais arrivé à l'âge, où l'étonnement suscitait en moi, une réaction dubitative amusée. Comme disent les Russes "Ette nitchevo" "cela n'a pas d'importance"!

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Mise à jour le Vendredi, 23 Janvier 2009 21:19