Site d'Adrien Daxhelet

Site d'Adrien Daxhelet

  • Augmenter la taille de police
  • Taille de police par défaut
  • Diminuer la taille de police
Site optimisé pour le navigateur Firefox
Accueil Clap'Sabot Gustave Moreau

Gustave Moreau

Envoyer Imprimer

Un homme hors du commun
Un métier qui disparaît
Un "globe-trotter" qui bat tous les records
Une famille typique hesbignonne

Un homme qui ne paraît pas ses 92 ans, les jambes toujours alertes, l'œil pétillant de malice, la pipe aux lèvres...

Nous faisons connaissance avec
Gustave Moreau
de Wansin et sa famille.

 

 

Accueil très chaleureux, le cœur ouvert à toutes les confidences, une mémoire prodigieuse, un bon petit cognac : tout ce qu'il faut pour une interview intéressante. Gustave est né à Wasseiges le 17 octobre 1895, il fait partie d'une famille de 6 enfants. Son père Moreau Félicité est marchand-boucher.

image001
Madame Moureau-Pirard (de Meeffe) la maman de Gustave. Cette photo, plus que centenaire a été obtenue par le plus vieux procédé de reproduction « le daguerréotype » (du nom de son inventeur). Cette photo est absolument inaltérable ! Un document !

C'est une entreprise familiale; la viande est vendue à la maison, elle est aussi distribuée de porte à porte par le parrain de Gustave (Gustave Pirard de Meeffe) qui dispose d'une charrette tirée par un cheval. Le petit Gustave participe aussi au commerce familial, il va porter de la viande à domicile, avec une"charrette à chiens". Ses chiens de trait connaissaient par cœur les rues de Wasseiges, d'Acosse, de Burdinne... La boucherie Moreau était réputée pour sa glacière naturelle. Derrière la maison, dans une ancienne marnière, creusée en profondeur, on entassait des tombereaux de glace (capacité de 200 tombereaux) dès les premières gelées. C'était une sorte de grotte où la glace de l'hiver se conservait dans une température proche du degré zéro. Tous les fermiers des villages environnants venaient alimenter le "puits" en glace, à titre gracieux (glace des étangs et des ruisseaux) c'était une forme de coopérative puisque tout le monde pouvait, en cas d'urgence, venir s'alimenter en glace à la boucherie Moreau... Même en plein été. C'était souvent Gustave qui se présentait en volontaire pour aller détacher des blocs dans la masse de glace stockée sous terre. La glace était surtout employée en médecine. On l'appliquait, dans une vessie de porc, sur le ventre des patients lors des crises d'appendicite... C'était le seul remède au "miserere", avant les interventions chirur-gicales.

 

La boucherie Moreau de Wasseiges

 

Malgré ces temps de privations (avant la guerre 14-18), la boucherie Moreau de Wasseiges avait un bon chiffre d'affaires. Chaque semaine, le papa Moreau tuait une vache, un veau et deux porcs... (on tuait domicile !) La viande était débitée à la boucherie, en commerce ambulant (une charrette et un cheval) et en commandes spéciales (une charrette et un chien).
Cependant, dans toutes les maisons on tuait un ou deux porcs par an et la viande de boeuf ou de veau était un luxe. Il fallait donc se démener ferme pour écouler toute la viande. Le rayon de vente était d'ailleurs très important.

L'enfance de Gustave

Selon son expression joyeuse, Gustave affirme qu'il allait surtout à l'école quand le maître n'y était pas... Il a cependant une écriture proche de la calligraphie et il n'a jamais été surpris dans ses calculs professionnels (on commerçait en "pièces" plutôt qu'en "francs"; cette pièce a déjà porté le nom de "Belga" elle valait 5 francs). Gus-tave a connu le maître Fossion (originaire d'Ambresin) et le maître Servais. Les garçons n'étaient pas des premiers prix de vertu. Gustave nous dit, en clignant de l'oeil : "nous étions une bande de
galériens !" Après 12 ans, plus d'école !
"Pour ma première communion j'étais classé troisième, derrière des enfants de la bourgeoisie. Etant peu scrupuleux sur le classement, j'ai cédé ma troisième place pour une montre de poche : montre à cuvette en argent que je possède toujours. C'était un fameux privilège d'avoir une montre "en argent" avant la guerre de 14 ! Quant à la 3e place, elle ne m'a jamais impressionné." "Je crois être le dernier survivant des communiants de 1907. A moins que Filée... car je ne me souviens que des garçons !" "II faut que je vous dise que la communion était un très grand événement à l'époque. Les parents se faisaient un devoir de se défoncer pour présenter un enfant bien vêtu pour la circonstance. Mes parents n'échappèrent pas à la règle ; j'ai étrenné un beau costume et de beaux souliers. Comme il pleuvait très fort le dimanche matin, j'ai été porté jusqu'à l'église dans une manne, entre 2 parapluies ! Il faut le faire ! Qui peut se revendiquer d'une pareille originalité ? Ne fallait-il pas épargner mes souliers neufs et mes bas ?"

Mes petits profits

Avec ma charrette et mes chiens.J'ai rendu beaucoup de services. J'ai beaucoup aidé mes parents à la boucherie mais je me suis aussi mis à la disposition des gens. Je me souviens que j'allais à Noville-Taviers quérir 200 kg de maïs. Quand la charge était bien équili-brée, mes chiens étaient aussi habiles et aussi courageux que les chiens d'esquimaux. Pour une course semblable, je me faisais payer 25 centimes ! Cet argent était aussitôt converti en tabac ; car je fume la pipe depuis l'âge de 8 ans (je fumais une pipe en terre blan-che).

Une sale blague

Un jour, je suis chargé de faire une course à Burdinne, avec mon attelage de chiens. Je suis accompagné de mon petit copain Brumagne de Wasseiges. Après avoir débarqué notre chargement, nous nous asseyons dans le caisson pour le retour. Par le fait d'un hasard que je ne m'explique toujours pas, le couvercle du caisson s'est refermé sur nos têtes et nous voilà prisonniers de la cariole. Heureusement, mes chiens connaissent le chemin et ils filent à toute vitesse vers Wasseiges. Seulement, comme un malheur n'ar-rive jamais seul, mon attelage en cours de route, rencontre celui de mon oncle, tanneur de profession, qui retourne à Meeffe avec peaux récoltées lors de sa journée,(la tannerie Pirard). Les chiens des attelages différents ne peuvent se supporter et se montrent très agressifs... Les miens n'ont plus de guide (il est dans le noir de sa caisse ambulante) et ils foncent droit sur ceux d'en face. Coups de dents ! carambolage ! Dans l'aventure mon oncle est jeté par terre et il vocifère à gorge déployée. Mon attelage résiste aux chocs, Brumagne et moi avons le cœur serré et le voyage continue à une allure effroyable ! Rentrés à la maison, mes parents me libèrent de ma fâcheuse situation et mon oncle Charles s'empressera de venir leur exposer ses doléances après la culbute dont il fut la victime. Tout se termina par un immense éclat de rire !

En prévision de la fête

Dès le printemps Gustave rassemblait tous les os dans la boucherie, et il faisait de même avec tous les vieux fers. A l'approche de la kermesse à Wasseiges, il vendait les os et les vieux fers à Toussaint, un ambulant de Vaux-Borset et se faisait un petit pécule. Avec cela, il négociait un abonnement général pour le manège des chevaux de bois qu'installait sur la place de Wasseiges le forain Toine de Hoegaarden. Pour 1,50 fr, Gustave allait à carrousel à volonté pendant toutes les heures d'ouverture... Beaucoup de gosses enviaient son sort mais ils ne connaissaient pas l'astuce !

Au travail - mon premier vélo

Après la communion, qui sonne le glas de la prime enfance, il a fallu travailler. La tradition veut que l'on soit marchand de bestiaux et on me confia à l'apprentissage du métier chez les Kempeneers de Rosoux-Crenwick qui étaient les marchands les plus réputés de la région. Il a fallu tout faire : visiter les fermes, marchander, paumer, enlever les bêtes, les exposer au marché, les toiletter. C'est ainsi que, jeune adolescent, j'ai sillonné, à pied, le Limbourg et toute la Wallonie, me rendant avec des troupeaux aux marchés et foires de Landen, de Namur, de St Trond, de Huy, de Battice. Il fallait parfois partir la veille pour atteindre les marchés à l'heure propice. Avec mes premières "dringuelles" je me suis acheté un vélo avec des roues en bois. Je suis allé faire cercler les roues, d'un bandage de fer, chez le forgeron Martinaux de Wansin (j'ignorais, bien sûr, qu'il deviendrait le beau-père de ma fille, beaucoup plus tard). Je suis donc l'heureux propriétaire d'un des 3 premiers vélos de Wasseiges. Il aurait fallu me voir avec cette machine bruyante sur les pavés ! Un exercice périlleux ! Il faut gagner sa croûte. Après l'apprentissage très dur que j'ai vécu à Rosoux, je me sens apte à la maîtrise et je deviens marchand à part entière. Ne laissant rien au hasard, je m'associe aux marchands Delmarcelle de Noville qui sont à la tête d'une brillante affaire et fournissent aux abattoirs de Bruxelles (Anderlecht) et à la ville de Namur. Du coup, la Belgique entière devient mon domaine de prospection.
Et c'est toujours à pied, d'hôtel en hôtel, que je chemine avec trois chiens "de vacher". Je ramène ainsi du bétail de Recogne, de Libramont, de Saint-Hubert, de Marche, de Ciney. De ferme en ferme, de marché en marché, ma destination finale est Bruxelles. Je porte au dos une besace : d'un côté : du pain et de la viande pour mes chiens et pour moi-même; de l'autre : un marteau, des tenail-les, des clous, des fers de vache en tôle... A chaque arrêt, il faut ferrer des vaches, abreuver le troupeau, soigner les pattes des chiens... Tout le monde souffre mais c'est la loi. Plutôt souffrir à pied que d'embarquer dans des wagons à bestiaux : c'est meilleur marché et "un franc, c'est un franc !" Dans mes pérégrinations, je logeais à Wavre dans un hôtel. Une moitié de mon troupeau était hébergée dans les étables de l'établissement, l'autre moitié chez un confrère marchand. Pour la traversée de Bruxelles, je disposais toujours de deux gagne-petit bruxellois qui me frayaient un itiné-raire rapide avec l'aide de mes 3 chiens. Jamais une bête ne s'aventurait sur un trottoir car la garde était autoritaire ! ses pauvres guides bruxellois faisaient ce boulot "pour le couvert" (deux ou trois bonnes tartines beurrées et fourrées et un grand verre de bière!) Ah ! ces temps sont bien révolus ! Parfois, je demandais à des copains de m'accompagner. C'était pour eux l'occasion de voir Bruxelles, son marché, ses abattoirs, ses hôtels... Jamais, aucun d'eux n'y est venu deux fois ! c'était trop dur !
Il me souvient que Louis Pirard de Wasseiges a abandonné sur le chemin du retour ! Il s'est définitivement effondré, après deux défaillances, à Jauche, près de la gendarmerie. On a dû aller le rechercher en charrette, depuis Wasseiges. Questionné sur son aventure Louis répondit "jamais plus, c'est juré !"

Les loisirs

image002
Le coureur cycliste amateur Gustave Moreau. Chandail de laine, casquette et musette au guidon pour le ravitaillement. Des freins uniquement à l'avant. Un boyau de rechange derrière la selle.

Gustave trouvait qu'il y avait trop peu de jours dans la semaine tant les sollicitations commerciales l'obligeaient à battre la semelle sur tous les chemins de Belgique. Seulement, lorsqu'il put se procurer un vélo à pneumatiques, il défia les spécialistes des 2 roues.

Quand le boulot lui laissait quelque répit, il s'inscrivait à des courses cyclistes de kermesse. Il y a remporté quelques succès dont il s'honore. Il était de la génération des Sellier (les vétérans du tour de France). Comme son papa ignorait sa passion pour les compéti-tions, il n'employait pas son vélo et il faisait toutes ses courses sur un vélo d'emprunt. La complicité jouait à fond et il fallait se pro-duire assez loin de Wasseiges. Il prit part à des courses de ker-messe à Namur, à Spy, à Walhain-St-Paul...

La guerre 14-18

A la déclaration de guerre, Gustave avait 19 ans ! Son métier l'obli-gea à montrer "pattes blanches" à tous les contrôles, il obtint un ausweiss, en échange d'une livre de beurre, à la komandantur. Son laisser-passer était rédigé pour utilité publique car le ravitaillement des villes passait par les marchés au bétail. Il ne se souvient que d'une seule atrocité commise à l'entrée des Uhlans en Belgique... Il se trouvait a Hemptinne et il vit ces cavaliers sanguinaires, à casques à pointe, traversant le village au galop et exhibant des têtes de civils tués au bout de leurs lances (c'étaient des patriotes de la région d'Andenne ou des massacres de civils ont terrorise la population).

Le service militaire

image003
La lancier Gustave Moreau au col blanc du régiment.

Les classes 15-16-17-18 furent toutes appelées après la guerre en 1919. C'est ainsi que Gustave fit son service à 24 ans. Le centre de recrutement et de sélection rassembla les recrues à Villers-le-Gambon dans des hangars en tôle ondulée. Gustave fut sélectionné pour le 5e lanciers et dirigé vers Hemixem pour son instruction. Bon cavalier, et toiletteur de métier, les officiers se le disputaient pour se l'attacher comme ordonnance. C'est ainsi qu'il fut successivement ordonnance du lieutenant, toiletteur pour les chevaux des officiers, puis ordonnance du colonel. Comme toiletteur, il ne faisait que quatre chevaux par jour... Il ne fallait pas jouer au gâte-métier. Lors de son camp à Beverloo, il faisait si chaud qu'on pouvait cuire des oeufs en plein soleil sur le sable chaud (oeufs à la coque). Quand il arriva au camp, les chasseurs à cheval avaient déjà investi une partie des installations. Il y retrouva des amis des environs d'Eghezée qui étaient tous atteints de dysenterie. Sachant que sa maman guérissait le mal avec du lait frais, il alla quémander du lait chez un fermier flamand, qui lui refusa... Pour comble de malheur, le pain "filait" tant il faisait chaud ! Que faire ! ? Il en fallait plus pour démoraliser Gustave... Aussi, avec deux complices (un pour le guet, l'autre pour immobiliser l'animal) il alla traire journellement une vache dans la pâture du flamand, à la nuit tombante. On se passa d'eau et de pain, on but du bon lait à satiété. Devant la "sécheresse" momentanée de ses vaches, le fermier soupçonna la manœuvre; il avertit la gendarmerie locale. A l'arrivée des pandores, les deux copains de Gustave prirent leurs jambes à leur coup et Gustave fut cueilli en flagrant délit au pis d'une vache.

image004
La monture et le cavalier ont belle allure, dans la cour de la caserne (voir la floche blanche) voir aussi dans le fond, un fourgon hippomobile.

Appelé au rapport du colonel il déclara "la santé de mes amis vaut bien quelques jours de cachot !" et le colonel lui répliqua "vous êtes un homme, je ne vous punirais pas... Mais ne recommencez pas trop souvent !" Pour éviter la récidive, on lui accorda 8 jours de congé! Après le camp, le régiment tint ses cantonnements à la plaine d'Etterbeek. Gustave passa comme ordonnance du colonel à l'école de guerre. C'est là qu'il rencontra Pamphile Lagasse (le chef de la fanfare de Hannut) de même que Georges Renard (de Hannut également). Très tôt le matin, il se permettait de se rendre au manège a